Ce matin, je suis arrivé dans une clairière. Au lever du jour ; soleil rasant qui passe à travers les arbres. Une clairière de conte, un truc parfait, comme on n’en voit que sur Flickr. Au dessus de cet espace bordé d’arbre grondait les sons croisés de deux axes très empruntés le matin. Là, les routes sont à cent ou deux cent mètres, dans au moins deux directions. Un rond-point très emprunté, des quatre-voies remplies de camions chargés et de salariés ou d’étudiants en transit. Le son passe au dessus de la clairière, l’enveloppe, sans que l’on n’aperçoive sa source, et cet instant m’a rappelé une sensation.

Les photos, les images d’une France qui va des années 40 aux années 60. Une France du Citroën type H, des frères Volfoni. Un espace fantasmé qui a nourri ma jeunesse. Entre les photos de la Normandie bombardée et le flot d’images de la frénésie touristique qui agite la Côte d’Azur. C’est un monde que j’ai vu au travers des stéréoscopes de ma grand-mère ou des films de Melville. Un monde dont j’ai pu observer quelques vestiges, par les fenêtres de la Renault 25 de mes parents, sur les routes de la Vendée, du Vaucluse ou des Vosges. Ce que j’ai retrouvé, plus tard, dans les aventures de Blake & Mortimer, dans S.O.S. Météores. Enfin, bon, c’est un espace visuel qui a rempli mon imaginaire, et qui est régulièrement ré-activé, pour ne pas dire qu’il tourne en tâche de fond.

L’espace de l’image annule les alentours immédiats, le hors-cadre. Il met parfois en relief cette différence entre un lieu mythifié, source de contentement, de confort psychique ou moral, et un lieu physique, encombré de ses sons, qu’une perspective, quelques pas ou un souvenir pénible viendront transformer, et plonger dans l’amas visqueux du réel.

Quelque chose m’a frappé : l’écho de cet espace visuel dans cette clairière, comme deux fantasmes qui se répondent. Celui de l’espace boisé, un espace de conte, et celui d’un espace d’images, porteuses d’un mythe, débarrassé des dissonnances. Cet autre espace, retranscrit par les photos, annule tout ce qui est hors-cadre et qui n’est pas visuel. Cet imaginaire que je me suis construit n’existe bien que dans ma tête. Comme cette clairière, qui n’existe que dans les contes. C’est comme si, là, ce matin, ces deux sensations s’imbriquaient parfaitement.

Dans cette clairère, j’ai trouvé tous ces sons dont on a débarrassé les images, appliqués à cet endroit qu’on n’imagine jamais enveloppé de ces sons. Cet écho m’a touché. Cet endroit dissonant m’a fourni un moyen d’avancer dans la compréhension de cet héritage culturel, en le ré-activant de façon inattendue, avec une présence incroyable.