En ces temps de grève, mes petites habitudes sont chamboulées. D’ordinaire, je suis à Paris les lundi et mardi, une fois toutes les deux semaines. Mais cette fois-ci, la SNCF est en grève ; et celle-ci est “perlée”, comme on dit : les jours de grève sont établis à l’avance, morcelant les semaines à la faveur du travail effectué ou suspendu, et indiqués sur le site de l’entreprise. Comme ces jours correspondent, cette semaine, aux lundi et mardi, j’ai donc décalé ma venue aux mercredi et jeudi. J’arrive donc mercredi à Paris : tout se passe comme il faut, le train part à 5h15 de Quimper et arrive à 9h04 à Paris. Après une nuit à Paris, je vais de nouveau à l’agence le lendemain, pour une journée de travail, avant de partir retrouver ma famille le soir, et de terminer la semaine à Quimper. À ce moment-là, quelque chose avait bien attiré mon attention, mais sans que j’en fasse grand cas : la SNCF ne m’avait pas envoyé de SMS, comme elle le fait la veille de chaque voyage, pour me confirmer mon voyage du lendemain, me rappelant ma voiture et ma place. Je m’en sers d’ailleurs, depuis les plusieurs mois que ce système est en place, pour trouver mon siège, systématiquement, au lieu du e-billet pdf imprimé, ou de l’application sur feu le smartphone, depuis écrabouillé et remplacé par ce bon vieux mobile à batterie et à coque amovible. Donc, je ne reçois rien, mais ça ne me préoccupe pas. Le jeudi, donc, sur les coups de 17h00, un peu avant de reprendre le métro pour gagner la gare, je vérifie l’heure de départ de mon train. Horreur ! Il était déjà parti !

Pour prévenir toute emprise de la grève sur mon retour au bercail, pépère, j’avais reservé une place dans un train repartant à 15h56 de Paris Montparnasse. Mais là, panique, suffocation, sueurs ! Je dois accompagner mon fils chez le dentiste vendredi, et j’ai une demi-finale de Coupe de Quimper à disputer dimanche à Penvillers, pas moyen de rater ça ! Donc, en catastrophe, je retourne sur le site de la SNCF (ho ouiii), et prend un billet pour le 18h56. Heureusement, il y en a toujours, et la grève n’a pas repris (c’était le risque). La petite suée à l’idée de rester coincé à Paris s’est asséchée en partie — non sans me laisser les aisselles moites, comme je m’en rendrai compte en m’installant dans le train, car tout finit bien.

Je n’ai pas accordé assez d’importance à ces petites dépendances. Je n’ai pas soupçonné le poids de la routine, qui ne m’a fait consulter, comme d’habitude, les informations de mon voyage qu’en fin d’après-midi, un peu avant de partir. Mais ça, après tout, ça arrive. La routine, c’est mal, chacun le sait, mais c’est le lot des salariés de la journée de 8 heures. Non, le truc qui m’a le plus ennuyé, c’était cette dépendance à ce petit texto. Ce petit texto reçu la veille, dont l’absence a flingué toute ma petite organisation. Il y a quelques années, quand je n’avais ni téléphone intelligent, ni texto de la SNCF, je m’imprimais mon billet comme un grand, et je le rangeais dans la poche de mon manteau, et il était toujours à portée de main. Je serais sûrement tombé dessus, en allant chercher à manger le midi, peut-être, et je l’aurais regardé, et je me serais dit quelque chose comme : “Oula, c’est vrai, je repars plus tôt aujourd’hui”. Là, rien, cette petite habitude du texto m’avait fait délaisser mon emprise sur la situation, abandon qui se révèle toujours dans ce genre de moments critiques. Ce petit confort que je n’ai pas choisi (un jour, je me suis mis à recevoir des SMS de la SNCF la veille de mon départ), mais que je n’ai pas refusé (si mes souvenirs sont exacts, ce dont on peut douter), m’a désensibilisé, je m’y suis vilement abandonné. Il s’est posé là, il a pris sa place, et il s’est barré sur la pointe des pieds. Mais j’ai beau jeu de taper sur le petit texto de la SNCF. Je devrai dorénavant réfléchir à chaque bout de confort que je m’octroie, ou qui m’est généreusement octroyé. Je vérifierai dorénavant quelle partie de mon autonomie j’abandonne à ce bout de confort.