Réflexion née de l’écoute de Philippe Martinez (CGT), matinale Inter du 3 avril 2018. Grève générale, jour 1. Son propos ne mentionne pas les éléments qui sont, selon moi, les plus importants : le problème de pointer du doigt les cheminots ou les fonctionnaires, et leurs éventuels “privilèges”, c’est dit, mais il ne parle que rarement de la similitude de condition entre tous les éléments de la société. L’opinion publiquen dans sa majorité, dit : les cheminots sont les seuls à avoir des privilèges. Enlevons-leur, car nous-même n’en avons pas. Là où il faudrait plutôt en faire une relique sacrée, le dernier des bastions, le point après lequel on ne peut pas reculer devant la précarisation. Fort Alamo. El-Alamein. J’ai un autre problème ; c’est le manque de perspectives historiques proposées par Mr Martinez : dire à nouveau, rabâcher, que tous les droits ont été acquis par la confrontation, que ces droits ne sont pas un état 0 de la condition du travailleur. L’état 0, c’est l’exploitation par le capital, les droits sont acquis, c’est du progrès. Sauf qu’à ce rythme là, l’état 0, on y retourne. Bref, mettre les choses en perspective : parler aux non syndiqués, et donner des éléments historiques. Dire que les droits sont des biens communs, et pas des lubies anachroniques de syndicalistes. Philippe Martinez, ainsi que beaucoup des leaders syndicaux que j’ai pu entendre, n’en sont, la plupart du temps, pas capables. Ils parlent des syndicats, ils semblent voir les choses du fond de leurs assemblées, et refuser tout apport discursif externe. Mr Martinez semble vouloir qu’on prenne tout : son discours, son positionnement, ses mots. Sinon, ce n’est pas la peine…

Cela m’amène à ce parallèle avec le design graphique. Certains designers, qui pratique cette discipline dans la perspective d’aider certaines causes sociales, comme a pu le faire Grapus dans les années 80, pensent qu’il est nécessaire pour cela de développer un autre langage graphique. Le langage commun, la doxa publicitaire, ne peut pas aider ces causes là, car son rôle est de vendre, c’est la raison de son existence. À l’autre bout, on remarque aussi que les propos graphiques développés à l’extérieur de ce champ majoritaire n’atteignent que très rarement le gros de la troupe, la masse des mass media. Comment le design peut aider de cette façon là ? En attendant que le consommateur, lassé, redevienne citoyen, acteur, réévalue l’importance d’un regard sain, lavé des scories de la nécessité publicitaire ? Pourquoi pas, mais ce changement semble trop lent, trop marginal, pour avoir un effet dans le temps que l’impératif écologique nous laisse. Comme Philippe Martinez peine à convaincre hors de la sphère des convaincus (dont je fais partie, soit dit en passant, au moins pour une bonne partie des revendications des cheminots), un graphisme totalement débarrassé des points de contact visuels semble avoir une portée trop faible. L’idée d’un graphisme transitionnel, qui serait un subtil mélange de déclencheurs visuels éprouvés par la pub (ces triggers chéris par les marketeux) et de propositions de langage qui ouvre la voie à un ailleurs, à un début de réflexion, peut être une piste.